On manifeste pour les salaires. On finit par débattre d’un drapeau. On dénonce la dégradation des services publics. On ne voit plus qu’une vitrine brisée. Les revendications sont toujours là, mais devenues presque invisibles. La pensée de Marshall McLuhan éclaire ce basculement : nos façons de communiquer transforment ce que nous cherchons à dire. Jusqu’à parfois l’effacer.
Par Gaël Clouzard
« The medium is the message. » La formule de Marshall McLuhan dépasse largement l’idée selon laquelle la présentation compte autant que le contenu. Le canal de communication transforme notre perception, nos comportements et nos relations. Il ne transmet pas simplement un message : il contribue à lui donner son sens.
Cette réflexion prend un relief particulier lorsqu’on observe les mouvements sociaux. Salaires, retraites, logement, école, hôpital : les raisons de se mobiliser sont concrètes. Mais leur expression publique peut finir par les rendre méconnaissables.
Car une manifestation parle de plusieurs façons. Par ses revendications, bien sûr. Mais aussi par ses slogans, ses symboles, ses gestes et les comportements qu’elle tolère.
Tout ce qui se voit finit par dire quelque chose. Même ce qu’on n’avait pas l’intention de dire.
Prenons le drapeau palestinien dans une mobilisation consacrée aux salaires ou aux retraites. Pour ceux qui le brandissent, il peut exprimer une solidarité ou une convergence des luttes. Mais cette intention ne détermine pas la manière dont il sera reçu. Pour une partie du public, il déplace le sujet vers un autre conflit, d’autres appartenances, d’autres désaccords.
La question n’est pas de contester le droit de le porter. Elle est de mesurer son effet dans ce contexte. Que comprend celui qui regarde ? Quelle place reste-t-il aux revendications initiales ? Un symbole peut rassembler un groupe tout en brouillant la parole du mouvement auquel il participe.
C’est précisément ce que la réflexion de McLuhan invite à examiner : l’écart entre le contenu que l’on pense transmettre et l’expérience que le dispositif produit réellement.
Les réseaux sociaux accentuent cet écart. Une manifestation y devient une succession de fragments. Une pancarte, quelques secondes de confrontation, un drapeau au premier plan : voilà parfois tout ce qui reste de plusieurs heures de mobilisation.
Le choix du canal compte. Une vidéo courte laisse peu de place aux explications. Une image sortie de son contexte favorise les interprétations immédiates. Les réactions s’accumulent avant même que les raisons de manifester aient été exposées.
Et les participants le savent. Ils peuvent alors adapter leurs gestes à cette circulation : chercher la formule qui frappe, l’image qui sera reprise, la scène qui fera réagir. La visibilité devient une récompense. Peu à peu, elle risque de devenir un objectif.
Le mouvement produit des images. Puis les images commencent à gouverner le mouvement.
Cette dynamique touche aussi les relations à l’intérieur du collectif. On reprend un slogan parce que les autres le scandent. On hésite à discuter un symbole par peur de diviser. On laisse passer une outrance pour ne pas sembler affaiblir son camp.
Ces petits renoncements comptent. Ils réduisent progressivement la place du désaccord dans des mobilisations qui prétendent parfois défendre l’esprit critique. La cohésion devient conformité, sans que personne ait vraiment décidé du changement.
Les casseurs et les émeutiers peuvent exploiter cette ambiguïté. Certains utilisent le cortège, sa densité et son exposition médiatique pour imposer leur propre logique d’affrontement. Les revendications sociales leur servent de décor. Ceux qui les portent en subissent ensuite les conséquences.
Les manifestants ne sont pas collectivement coupables de ces actes. Mais ils ont intérêt à rendre leur désaccord explicite. Se désolidariser des casseurs, refuser leurs justifications, rappeler qu’ils ne représentent pas le mouvement : c’est aussi protéger le sens de son engagement. Cela ne demande pas de se substituer à la police. Cela demande de ne pas abandonner à d’autres la définition de son combat.
Les médias et les responsables politiques ont également leur responsabilité. Réduire un cortège à ses violences dispense trop facilement d’écouter ses demandes. À l’inverse, minimiser systématiquement ces violences entretient une confusion qui finit par desservir les manifestants.
Une contestation peut déranger, interrompre une activité, construire un rapport de force. Elle n’a pas à devenir inoffensive pour être légitime. Mais elle doit pouvoir réfléchir aux effets de ses propres formes d’action.
C’est là que McLuhan reste précieux. Il nous oblige à regarder au-delà des intentions : les canaux employés, les symboles choisis et les comportements encouragés façonnent la réception du message. Ils façonnent aussi le collectif qui le porte.
Une cause juste ne garantit pas une expression juste. Et lorsque les moyens employés rendent les revendications illisibles, le problème dépasse la communication : c’est la capacité d’agir qui s’affaiblit.
À quoi sert de gagner toute l’attention si plus personne ne sait ce que l’on défend ?