L'État a du mal à tenir ses promesses, la vie politique s'épuise en polémiques, nos habitudes médiatiques nous confortent dans nos certitudes, et l'appartenance ethnique ou religieuse passe peu à peu avant la citoyenneté. Face à cet échec collectif, il nous faut une Renaissance : rebâtir une société où la liberté de conscience, le savoir et l'action publique nous éclairent de nouveau, un peu comme la Renaissance se nourrissait autrefois de l'Antiquité.
Par Gaël Clouzard
La Renaissance n'a inventé ni la République ni les Lumières. Elle les précède, et elle a eu son lot de violences et d'intolérance. Ce qu'elle nous lègue pourtant, c'est une intuition qui reste féconde : on peut s'appuyer sur un héritage pour ouvrir l'avenir. Relire les anciens, regarder le monde, créer à partir de là. Et faire de l'être humain un sujet qui pense, capable de transformer ce qui l'entoure.
C'est de cela qu'on devrait s'inspirer. Parce que le danger commence au moment où l'individu s'efface derrière son étiquette. Son origine devient une opinion qu'on lui prête, sa couleur de peau une consigne politique, sa religion une loyauté obligée. Et si quelqu'un s'écarte du groupe, le voilà traître.
Cette mécanique-là, il faut la combattre partout où elle se trouve. Chez les nationalistes qui font dépendre le fait d'être français de l'ascendance. Chez les militants qui accordent ou refusent la légitimité selon la couleur de peau. Chez les fanatiques religieux qui veulent décider à notre place comment vivre, aimer, s'habiller ou croire. Leurs projets n'ont pas grand-chose en commun, mais tous rognent la liberté de choisir qui l'on est et ce qu'on veut devenir.
Que les cultures soient diverses, c'est un fait, et c'est une chance : une vraie richesse humaine entre les peuples. Le communautarisme, lui, commence quand une appartenance prétend avoir autorité sur ses membres et passer avant la règle commune. Une société peut très bien accueillir plusieurs cultures. Ce qui la défait, c'est d'accepter des degrés de liberté différents selon la famille où l'on est né.
L'école est au centre de cette bataille. Quand des lycéens se mobilisent, ce n'est pas en soi un rejet de la République ; contester est parfois une façon de la faire vivre. La rupture arrive quand le débat tourne à l'intimidation, quand une conviction se met à l'abri de toute critique, ou quand un élève doit afficher les opinions de son groupe pour être accepté. L'école est là pour qu'on y rencontre ce qui dérange, qu'on y apprenne à argumenter… et à changer d'avis. Une jeunesse libre a besoin de cette marge, pas d'idéologie.
Encore faut-il lui proposer autre chose que des sermons. On ne recréera pas l'adhésion à la République en récitant le mot « égalité » devant des jeunes qui vivent une école dégradée, une université dont l'excellence est bradée, ou qui ne voient tout simplement pas d'avenir. Ce sont ces injustices qui donnent prise aux discours de séparation. Pour les combattre, il faut des services publics solides, une justice accessible, et des promesses enfin suivies d'effets.
Cette deuxième Renaissance serait donc politique, et elle ouvrirait sur une nouvelle culture. Faire respecter la même loi pour tous, protéger les enseignants, défendre la liberté de conscience, y compris face aux pressions de son propre milieu. Pouvoir croire, ne pas croire, quitter une religion. Pouvoir déplaire aux siens sans vivre dans la peur.
Elle serait artistique aussi. Il nous faut des œuvres qui déplacent le regard, des lieux où des vies très différentes se croisent, des récits qui donnent envie d'habiter le même pays. Soutenir la création, les bibliothèques, les ateliers ou l'éducation artistique relève de la même ambition. Une culture commune se construit en se fréquentant, par curiosité, parfois dans le désaccord. Et elle soulève surtout une question de fond : sont-ce les structures qui font les comportements, ou les comportements qui font les structures ?
Identitaire, ce projet ? Oui, si l'on entend par identité française une histoire à connaître et un projet auquel chacun peut prendre part. Une identité capable d'accueillir des héritages multiples sans renoncer à ses exigences. C'est précisément ce que permet la citoyenneté : appartenir pleinement au pays sans avoir de comptes à rendre sur ses ancêtres.
Faire cité ensemble, c'est plus que cohabiter. Il faut des droits égaux, des expériences partagées, et quelque chose à accomplir en commun : une école à relever, des quartiers à relier, une transition écologique à rendre juste. Bref, du travail collectif, avec des résultats qu'on puisse voir.
La Renaissance dont nous avons besoin aura le visage d'une puissance citoyenne. C'est à la République de donner à chacun les moyens de cette liberté. Et c'est à nous d'arrêter de demander aux gens leurs origines, comme si leur avenir y était écrit. Oui à la lumière…