Dans une époque marquée par la polarisation, la radicalisation des discours et la tentation de l’affrontement, le mot « antifascisme » ressurgit avec force dans le débat public. Mais que recouvre-t-il réellement aujourd’hui ? Entre héritage républicain, revendication militante et dévoiement politique, une question traverse notre temps : qui peut légitimement parler au nom de l’antifascisme en France et au service de quel projet politique ?
Par Gaël Clouzard
Nous traversons une période où la confusion structure le débat public. Et je pèse mes mots pour ne pas radicaliser cet édito… Des groupes identitaires d’un côté, des collectifs « antifa » de l’autre : chacun prétend incarner un combat existentiel ou plutôt un fantasme. Mais lorsque la violence devient un mode d’expression validé par des partis politiques, c’est la démocratie elle-même qui recule.
La France est profondément antifasciste.
Notre pays l’est par son histoire, par la mémoire du Régime de Vichy et par l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et bien avant même. L’antifascisme n’est pas une posture militante : c’est un socle républicain. Il signifie le refus de l’autoritarisme, du culte du chef, de la négation des libertés publiques.
Mais soyons très clairs : l’antifascisme n’est pas l’« antifa ». Le premier relève d’un principe universel ; le second renvoie à des pratiques militantes aveugles, parfois fondées sur l’affrontement physique et la logique de bloc. Confondre les deux revient à brouiller la boussole morale. Partir du principe qu’une bande de hooligans politisés et névrosés représente le peuple est une aberration.
L’histoire montre d’ailleurs que le mot peut être instrumentalisé. En 1961, la République démocratique allemande baptise le mur de Berlin « rempart de protection antifasciste » (Antifaschistischer Schutzwall), en pleine Guerre froide. Officiellement, il s’agissait de protéger l’Est d’une menace « fasciste » venue de l’Ouest. En réalité, ce mur empêchait surtout ses propres citoyens de partir. L’exemple est éclairant : un terme moralement incontestable peut servir à légitimer un dispositif de contrainte et accusé l’autre d’être un fascite parce qu’il ne pense pas comme toi. C’est désormais le carburant idéologique des antifas.
Une autre question mérite d’être posée sans caricature : les « antifa » représentent-ils le peuple français dans sa diversité sociale et territoriale, ou une fraction militante sociologiquement aisée et éduquée ? Je choisis l'option n°2. L’antifascisme appartient à tous : ouvriers, classes moyennes, entrepreneurs, fonctionnaires et j’en passe. Personne n’a reçu mandat pour en délivrer les brevets d’authenticité. Personne ne peut s’en arroger le monopole moral ni décider qui serait digne, ou non, d’en revendiquer l’héritage. L’antifascisme n’est pas une marque déposée, encore moins un label militant réservé à une avant-garde immature et autoproclamée.
Le danger contemporain ne réside pas dans le retour mécanique des années 1930, mais dans la normalisation de la violence politique. Lorsque l’extrême droite identitaire et l’ultragauche radicale s’affrontent, elles prospèrent l’une par l’autre et fragilisent le peuple et sa nation.
La vision pour demain est simple : réaffirmer un antifascisme républicain, ancré dans l’État de droit, ferme contre toutes les radicalités, mais étranger à la logique de milice. Refuser que des groupes violents, d’où qu’ils viennent, s’érigent en gardiens autoproclamés du bien commun et fassent leur loi dans la rue.
Nous sommes tous antifascistes parce que nous sommes attachés à la liberté. Mais nous ne serons jamais « antifa » si cela signifie substituer à la force des valeurs la force de la violence.
Et clairement, réhabiliter le mot, c’est refuser qu’il devienne un masque. Refuser que des groupes violents d’extrême droite ou d’extrême gauche s’érigent en propriétaires de nos idéaux communs. L’antifascisme est un héritage. À nous d’en faire un horizon.