« La science face à la défiance. » C'est le titre du dernier numéro de Polytechnique Insights. Et la question de fond qu'il pose est simple, presque brutale : est-ce qu'on a le droit de contester la science comme on conteste une opinion politique ? Le sociologue Gérald Bronner y répond en une phrase qui mériterait d'être affichée partout. La science, dit-il, c'est « un ensemble de méthodes appliquées collectivement pour négocier rationnellement » le réel. Pas une croyance qu'on adopte. Pas un camp qu'on choisit. Un protocole. Preuves, relecture par les pairs, reproductibilité. C'est ça qui fait la vérité scientifique. Jamais le nombre de gens convaincus.
Parano…
Et c'est exactement ce que ratent les climatosceptiques, les antivax, certains courants idéologiques, quand ils mettent leur conviction sur le même plan qu'un résultat de recherche vérifié. Deux registres différents. On peut opposer une idéologie à une autre idéologie, tant qu'on veut. Mais un protocole publié et rejoué par d'autres équipes, ça ne se réfute pas à coups de conviction. Ça se réfute avec un protocole meilleur. Sinon, on se tait. Le dossier le montre à sa façon : 73% des Américains pensent que les théories du complot sont hors de contrôle, alors que les chercheurs qui ont étudié la question sur près de cinquante ans n'ont trouvé aucune preuve d'une réelle augmentation. On a peur d'un complotisme qui grossit surtout dans la tête de ceux qui le dénoncent. Une forme de paranoïa collective, presque.
Les chiffres du dossier cassent d'ailleurs une idée reçue : celle d'un effondrement généralisé de la confiance. « Les données démentent l'idée de crise de confiance généralisée. Par exemple : la première vague de vaccination, près de 80% des Français déclaraient ne pas vouloir se faire vacciner. Peu après le début de la campagne de vaccination et la communication qui l'a accompagnée, 80% voulaient se faire vacciner », résume le politologue Ben Seyd (Université du Kent), à propos du baromètre Sciences Po/OpinionWay : 80% des Français font confiance à la science, juste derrière les artisans dans le classement des métiers jugés fiables. Une étude Nature menée sur 68 pays, cette fois, place la moyenne mondiale à 3,62 sur 5, la France à 3,43. Le vrai point faible n'est pas la compétence des chercheurs, 78% les trouvent qualifiés. C'est leur ouverture à la critique. Seulement 42% y croient.
Autrement dit, on ne doute pas tant de la science que de ceux qui prétendent la porter sans jamais se remettre en question. Et la fracture qu'on imagine ne tient pas non plus : dans le monde, les croyants font en moyenne plus confiance aux scientifiques que les non-croyants. La vraie ligne de faille passe ailleurs. Dans la récupération politique de certains sujets (climat, vaccins, inégalités), et dans des fraudes bien réelles qui gangrènent une minorité de publications, jusque chez de grands éditeurs..

Mais s'arrêter là, c'est passer à côté du vrai enjeu du dossier. Parce que la science, ce n'est pas seulement un tribunal qui départage le vrai du faux après coup. C'est le matériau brut de tout ce qu'on n'a pas encore construit. La transition énergétique, la médecine qui vient, l'intelligence artificielle, la façon dont on va habiter un monde plus chaud : aucun de ces futurs ne tient debout sans un socle de connaissances vérifiées en dessous. On ne bâtit pas un avenir sérieux avec des convictions seules. Il faut des faits pour poser les fondations. Alors affaiblir la confiance dans la science, ce n'est pas juste perdre une boussole. C'est se couper les jambes au moment où on en a le plus besoin pour avancer.
Sommer les gens de « croire » à la science n'a jamais marché et ne marchera pas plus demain. La vraie réponse est plus exigeante, et plus simple à la fois : montrer la méthode, pas juste le résultat. La rendre publique, vérifiable, discutable dans ses conditions plutôt que brandie comme un verdict d'autorité qu'on ne discute pas. C'est ce qui construit vraiment la confiance : moins de certitude affichée, plus de preuves montrées. Et c'est aussi la seule façon de faire de la science, à nouveau, un langage commun pour imaginer ce qui vient, plutôt qu'un camp de plus à défendre ou à abattre.
