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Musique et santé mentale : sur scène on fait péter le son, en coulisses on pète les plombs

Musique et santé mentale : sur scène on fait péter le son, en coulisses on pète les plombs

Derrière les streams, les concerts, les festivals et les projecteurs, une autre réalité s’impose : celle d’un écosystème qui épuise autant qu’il expose. Lors d’une conférence sans concession au Midem 2026, quatre professionnels de la musique ont mis des mots sur un tabou persistant : la santé mentale. Un sujet qui dépasse largement les studios pour interroger en profondeur notre rapport contemporain au travail. Des solutions existent et, surtout, une prise de conscience collective émerge enfin au sein de l’industrie musicale, première étape indispensable pour transformer durablement ses pratiques.

 

Le vernis craque. Dans l’industrie musicale, on parle de créativité, de passion, de liberté. Mais sur le terrain, un autre récit circule plus brut, plus inconfortable. Celui d’un système qui use. « On a construit un modèle où la pression est constante, et où le repos devient suspect », explique Olivier Codelfy, psychologue clinicien, lors de la table ronde sur la santé mentale au Midem 2026. Tout est dit. Ou presque. Car dans cet écosystème, ralentir n’est pas neutre. C’est risqué. « S’arrêter, c’est prendre le risque d’être oublié. »

Alors on enchaîne. Les projets. Les nuits courtes. Les dates limites. Les attentes floues. Jusqu’à ce que le corps ou l’esprit lâche.

Tenir, jusqu’à ne plus tenir

« Le problème, ce n’est pas de craquer. C’est de craquer trop tard », précise Anne-Sophie Bach du Centre National de la Musique, qui a adapté l’ouvrage américain Tournée et santé mentale. Dans la musique, comme ailleurs, la fragilité ne se montre pas. Elle se contourne, se masque, se compense. « On a appris à performer même quand ça ne va pas. Surtout quand ça ne va pas », lance Mat Bastard, chanteur de Skip the Use. Une phrase qui dit une époque : celle où l’intensité est devenue une norme, où la surcharge est un signal de valeur. Où dire « je n’y arrive plus » reste un aveu dangereux.

 

Le mythe toxique de la passion

Dans la musique, tout commence par l’amour. Mais cet amour est souvent instrumentalisé.« On nous fait croire que parce qu’on aime ce qu’on fait, on doit tout accepter », ajoute l’artiste Lémofil. Horaires instables, rémunérations floues, pression permanente… le tout emballé dans un récit glorifié : celui de la vocation. « La passion est devenue un levier d’exploitation. » Et le pire, c’est que ça fonctionne. Parce que refuser, c’est culpabiliser. Ralentir, c’est douter. Se préserver, c’est presque trahir.

Ce qui se joue ici dépasse largement la musique. « Ce qu’on vit dans ce secteur, c’est une version accélérée du monde du travail actuel », analyse Anne-Sophie Bach. Hyperconnexion, instabilité, confusion entre vie pro et perso : même logique, même spirale. « L’industrie musicale, c’est le laboratoire des excès du travail moderne », complète Olivier Codelfy.

Des constats… aux leviers d’action

Si le diagnostic est désormais largement partagé, la question reste entière : que fait-on concrètement ? Premier enjeu soulevé : le manque d’outillage. « Les artistes ne sont pas formés à ces problématiques », pointe Olivier Codelfy. Pourtant, des dispositifs existent. L’organisation Ekhoscènes, ainsi que le CNM, ont engagé un travail de fond pour mettre des ressources à disposition : accompagnement, sensibilisation, et notamment la mise en place d'initiatives, comme par exemple trois rendez-vous psychologiques gratuits pour les professionnels du secteur via l’Afdas.

Mais ces outils restent sous-utilisés. « On a des formations qui ne sont pas remplies », constate Anne-Sophie Bach. Le problème n’est donc plus seulement l’offre, mais l’appropriation collective.

 

Former, repérer, soutenir

Sur le terrain, les solutions passent aussi par le collectif. En tournée notamment, Mat Bastard insiste sur l’importance du soutien entre équipes : « Il y a des moments de fraternité où on arrive à se rattraper les uns les autres. » Un point que prolonge Lémofil : il faut former les professionnels à repérer les signaux faibles et à créer des réflexes d’entraide. « Prendre soin les uns des autres ne doit pas être improvisé, ça s’apprend. »

Cela suppose de structurer la filière. « Il faut avancer dans une logique partenariale », souligne Anne-Sophie Bach. Public, privé, artistes, managers : sortir des logiques de chapelle pour penser en écosystème. 

 

Repenser les cadres

Autre levier : le cadre réglementaire. Des réflexions sont en cours pour mieux encadrer ces enjeux, même si les dispositifs actuels restent jugés insuffisants.

Mais au-delà des lois, c’est une transformation culturelle qui est attendue. La crise du Covid a laissé une trace durable, en réinterrogeant le sens du travail et la notion de métier-passion. « La musique n’est pas toujours considérée comme un métier “utile” », rappelle Olivier Codelfy, une perception qui fragilise encore davantage les professionnels du secteur. Un autre point de tension traverse les échanges : la place des failles dans la création. Mat Bastard pose frontalement la question : “comment continuer à puiser dans ses fragilités sans y laisser sa santé mentale ?

Un équilibre délicat, encore peu adressé, mais central dans les métiers artistiques.

 

Mieux orienter, mieux accompagner

Enfin, plusieurs pistes très concrètes émergent :

  • développer des numéros d’urgence dédiés et mieux les faire connaître 
  • renforcer la présence de professionnels de santé spécialisés dans la filière
  • financer davantage les dispositifs via des partenariats public-privé
  • rendre certaines formations obligatoires pour accélérer la prise de conscience

Car aujourd’hui, beaucoup d’initiatives existent… mais restent périphériques.

Changer les règles du jeu

Ce que cette discussion met en lumière, c’est une urgence. Pas seulement sanitaire, mais culturelle et organisationnelle. « Il faut arrêter de considérer la santé mentale comme un sujet individuel, c’est un enjeu collectif », insiste Anne-Sophie Bach. Repenser la réussite. Sortir du culte de l’hyperproductivité. Créer des espaces où la vulnérabilité n’est plus pénalisée. « Aujourd’hui, tout le monde reconnaît le problème. Mais très peu changent leurs pratiques », déplore Mat Bastard. La musique a toujours été un miroir des émotions humaines. Aujourd’hui, elle devient aussi un révélateur des dérives du travail contemporain et peut-être demain, un terrain d’expérimentation pour en sortir. « Si on ne change pas maintenant, on va continuer à perdre des gens, des talents, des voix, et du sens. “ . Le plus inquiétant n’est pas que la santé mentale soit fragile. C’est qu’elle soit devenue une variable d’ajustement. Mais soyons clairs, une autre partition est possible : celle d’une industrie capable de prendre soin de celles et ceux qui la font vibrer, sans jamais étouffer ce qui la rend vivante. Et on sent bien que la partition évolue.