Longtemps perçues comme de simples machines à produire des kilowattheures décarbonés, les centrales solaires révèlent un potentiel inattendu : recréer du vivant là où il avait disparu. De la Chine aux États-Unis, ces nouveaux paysages industriels interrogent notre rapport à la nature, à la performance et à l’économie régénérative.
Par Eric Espinosa
ODD N°9 : Industrie, innovation et structure
ODD N°15 : Vie terrestre
Dans l’imaginaire collectif, une centrale photovoltaïque évoque une mer de panneaux noirs, géométrique, silencieuse. Un paysage technique, presque minéral. Pourtant, sur certains sites, la réalité est plus surprenante.
En Chine, plusieurs projets implantés dans d’anciennes zones désertifiées montrent que l’ombre portée des panneaux limite l’évaporation, stabilise les sols et favorise la repousse de végétation. Dans des régions arides comme le désert de Gobi, des installations solaires ont contribué à fixer les sols et à réduire l’érosion éolienne. Sous les modules, la biodiversité végétale progresse, des insectes reviennent, parfois même du pâturage extensif s’organise.
Le phénomène n’est pas isolé. Aux États-Unis, l’agrivoltaïsme se développe : dans le Minnesota ou en Massachusetts, certaines fermes solaires sont semées de prairies mellifères favorables aux pollinisateurs. En France, des projets associent panneaux solaires et élevage ovin, maintenant une activité agricole là où l’abandon menaçait.
Il serait naïf d’y voir une panacée écologique. Une centrale photovoltaïque reste une infrastructure industrielle : artificialisation des sols, fragmentation des habitats, dépendance aux matériaux critiques, fin de vie des équipements. Le bilan environnemental doit être évalué sur l’ensemble du cycle de vie, pas seulement sur les tonnes de CO₂ évitées. Donc c’est un choix.
Mais un fait s’impose : ces sites ne sont pas nécessairement des déserts biologiques. Bien conçus, ils peuvent devenir des mosaïques d’habitats. L’ombre des panneaux crée des microclimats. Les clôtures limitent certaines pressions humaines. La gestion différenciée des espaces favorise la diversité floristique. Là où l’agriculture intensive avait appauvri les sols, le solaire peut paradoxalement ouvrir une fenêtre de régénération.
Des recherches conduites par la RSPB et l’Université de Cambridge, dans le cadre du Centre pour la régénération des paysages, ont montré que, hectare pour hectare, les fermes solaires d’East Anglia, une région largement agricole, abritent non seulement plus d’espèces d’oiseaux, mais également une densité d’oiseaux supérieure à celle des terres arables environnantes.

Centrale en plein désert de Gobi
Nous assistons peut-être à l’émergence d’un nouveau type de paysage : ni strictement naturel, ni purement industriel. Une hybridation. Une infrastructure énergétique qui produit à la fois de l’électricité décarbonée et du vivant. C’est évidemment une projection mais elle se discute.
La question devient alors stratégique : peut-on concevoir ces centrales comme des leviers d’économie régénérative ? Non pas simplement « moins mauvaises » que les énergies fossiles, mais capables de restaurer des fonctions écologiques ? Cela suppose de changer de grille d’évaluation. Mesurer la biodiversité créée, la qualité des sols, la résilience hydrique. Intégrer des écologues dès la conception. Planifier plutôt que juxtaposer.
Le solaire ne doit pas devenir un angle mort critique sous prétexte qu’il décarbone.
Ses performances de durabilité doivent être challengées : densité d’implantation, recyclabilité, co-usage des terres, impact paysager. La transition énergétique ne peut se faire au prix d’une nouvelle industrialisation aveugle des territoires.
Mais refuser de voir les dynamiques positives serait tout aussi simpliste. Là où il n’y avait que friches, érosions ou monocultures épuisées, des centrales bien pensées peuvent recréer des continuités écologiques inattendues. Le vivant s’invite sous les panneaux.
Le débat ne doit donc pas opposer énergie et nature, mais interroger la qualité de leur articulation. La transition ne se jouera pas seulement en gigawatts installés, mais en capacité à concevoir des infrastructures qui réparent autant qu’elles produisent.
Le soleil, demain, pourrait ne pas seulement éclairer nos villes. Il pourrait aussi régénérer nos sols. À condition d’en faire un choix politique, pas un simple calcul de rendement.