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Média et fact checking : “Nous sommes persuadés que les citoyens veulent reprendre la main sur leurs connaissances et leur esprit critique”

Média et fact checking : “Nous sommes persuadés que les citoyens veulent reprendre la main sur leurs connaissances et leur esprit critique”

Des faits, uniquement des faits. Alors que la désinformation se diffuse plus vite que l’information, une nouvelle plateforme média réunissant les agences de presse européennes vient d’être lancée. Dédiée aux fake news, elle agrège le travail d’investigation des agences : contenus vérifiés, sourcés et contextualisés. Conçue comme un outil interactif et attractif, elle associe pédagogie éditoriale, chatbot conversationnel et réseaux sociaux dédiés pour analyser et déconstruire la désinformation. Anne Boussarie, directrice générale de MediaConnect/AFP, revient sur la genèse du projet, dont la fréquentation en forte hausse confirme une attente : replacer la preuve au cœur du débat public.

 

Par Florence Berthier

ODD N°16 : Paix, justice et institutions efficaces

 

 

Avec la prolifération des nouvelles technologies, des réseaux sociaux et de l’IA débridée, la désinformation est au cœur des préoccupations H24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. La bataille est rude sur l’autel de l’esprit critique et des facultés cognitives de tout un chacun battus en brèche. Tandis qu’une commission d’enquête sur le Service Public audiovisuel est menée à l’Assemblée nationale, et qu’au nom de la démocratie, le projet d’une labellisation de l’information est porté par le Président de la République. Mais qui fait débat en raison de la liberté d’expression.

« Nous vivons l’instant et non plus le présent », décrivait déjà Paul Virilio, philosophe et urbaniste, dans Hors Champs de France Culture, en 2010, à propos de l’avènement d’un règne de l’accélération. Il déplorait notamment celle de la conversation (via le mail et les textos, ndlr) dans les relations interpersonnelles : « On vit l’instantanéité d’un temps machine et l’homme est obligé de suivre. On est dépassé. (…) On emboutit le mur du temps et du sens. Le réflexe remplace la réflexion même minimale ». Aujourd’hui, le monde des médias n’échappe pas au fléau. 

Pourtant, MediaConnect, filiale de l’AFP rattachée à la direction du développement et des diversifications, dirigée par Anne Boussarie et pilotée par Christine Buhagiar, offre une planche de salut à ces problématiques qui altèrent notre quotidien, avec le développement de ChatEurope.eu. Une plateforme informationnelle européenne imaginée et animée comme un média attrayant et fluide pour comprendre librement l’actualité européenne.

La Commission Européenne a aussitôt adhéré à cette autre forme de fact checking. Proactive sur le fond et attractive dans la forme, elle met au cœur de l’action le lecteur. Il suffit pour cela de poser sa question sur tel ou tel sujet via un chatbot, pour avoir accès aux informations vérifiées et produites par les agences de presse de chaque pays européen. Ces informations sont par ailleurs disponibles dans la langue de son choix. Le second tour de force du projet nourri par ce consortium d’agences presse et médias, est de démontrer que l’Europe, ainsi unie, est une force vive, proche des préoccupations de ses citoyens. Citoyens dont elle prend le pouls, par la même occasion. 

 

The Goodd : Comment est née l’idée de ChatEurope ?

Anne Boussarie : Après avoir conçu, à la demande de la Commission européenne et en collaboration avec les agences de presse des pays membres, De Facto, un site institutionnel dédié à l’actualité corporate des entreprises et des organisations — avec un objectif clair : simplifier et assainir la relation avec des journalistes saturés d’informations souvent peu pertinentes — l’AFP a naturellement proposé d’aller plus loin.
Forte de cette première réussite, et avec ce même consortium d’agences de presse, élargi à de nouveaux partenaires médias (*), l’AFP a soumis à la Commission européenne le lancement de ChatEurope, une nouvelle étape dans la modernisation de l’accès à l’information européenne.

 

“La valeur ajoutée de l’Europe, qui n’est pas toujours perçue en positif, est ainsi démontrée concrètement à travers sa capacité à s’unir pour le bien”

 

The Goodd : pour répondre à quel besoin dans le paysage médiatique européen ?

A.B : face à notre monde médiatique si mal mené, on oublie parfois que tout le monde ne peut pas consulter tous les sites pour s’informer objectivement. Il est donc important de pouvoir poser ses questions et recevoir les bonnes réponses vérifiées et diffusées par les différentes agences de presse au contenu factuel et large. Ce qui permet de lutter contre la désinformation et de contrebalancer ce que d’autres réseaux ou médias d’opinion nous déversent en continu. L’enjeu est vraiment démocratique en rendant possible à tous les ressortissants des 27 pays, un accès simple à l’information via un éditorial indépendant, généraliste et/ou local, européen, gratuit, neutre et sourcé.

La valeur ajoutée de l’Europe, qui n’est pas toujours perçue en positif, est ainsi démontrée concrètement à travers sa capacité à s’unir pour le bien, sa force, son utilité, sa réactivité et sa proximité auprès du plus grand nombre. ChatEurope rend, en effet, l’Europe utilitaire et surtout plus accessible et compréhensible autour de 3 axes : les innovations ou préoccupations, les faits de société et les actualités. Tout cela vu des 27 pays. 

 

The Goodd : pourquoi avoir choisi le format du Chatbot plutôt qu’un format classique pour traiter l’information ?

A.B : pour tout son potentiel d’interactivité et son efficacité instantanée. Situé au centre de la page d’accueil, l’utilisateur y dépose sa question dans sa langue maternelle. ChatEurope sonde alors sa bibliothèque alimentée en permanence par les différentes agences presse, et lui trouve l’article et les références complémentaires en réponse à sa demande. Atout supplémentaire : l’article lui est proposé dans la langue où il a été rédigé, ou bien traduit.

 

The Goodd : quel rôle jouent l’AFP et Mediaconnect dans ce projet notamment en matière d’éditorial ?

A.B : nous avons initié la démarche et participé avec le consortium à la conception et la création de la plateforme sous forme de média avec les agences spécialisées, ainsi qu’à son animation et sa communication.

L’équipe éditoriale est animée par Mathieu Gorse, journaliste et chef du projet rédactionnel au sein de Mediaconnect. Et une fois par semaine, une visioconférence de rédaction réunit les responsables de chaque agence presse. Tout y passe : du fond (sujets) au fonctionnement en passant par les ajustements selon les data pour gagner en attractivité et efficacité. Toutefois, le projet est bien collectif et certains pays interviennent sur des relais comme l’Allemagne qui gère les réseaux sociaux.

 

 

Le chatbot représente le coeur de ChatEurope.

 

The Goodd : ChatEurope réunit des agences de presse de pays de l’U.E. Comment s’est organisée cette coopération qui gomme encore plus les frontières ? 

A.B :  pas simple comme mission car nous étions nombreux et nous sommes partis de zéro. Néanmoins, si nous sommes cofinancés par la Commission Européenne, notre indépendance est totale. D’où notre crédibilité renforcée. Nous étions animés par deux idées communes bien précises : primo, mettre l’information locale et internationale, vérifiée et sourcée au cœur du dispositif pour combattre l’infox ; secundo : proposer aux utilisateurs, une plateforme gratuite et accessible pour qu’ils puissent se l’approprier et la consulter spontanément pour comprendre l’Europe à travers les faits et non des opinions prédigérées ou orientées.

D’où sa forme conçue comme un média facilement identifiable avec son logo numérique et indépendant. Mais aussi intuitif, attractif et fluide avec ses 4 grandes rubriques didactiques (« L’Actu », « L’Actu à la Loupe », « Vu de France », « Comprendre l’Europe »), ses codes couleurs (noir, orange, Vert, violet) bien marqués et sa pièce maîtresse : son chatbot intégré, interactif et multilingue.

 

 

“Une plateforme gratuite et accessible pour qu’ils puissent se l’approprier et la consulter spontanément pour comprendre l’Europe à travers les faits et non des opinions prédigérées ou orientées”

 

 

The Goodd : quels défis avez-vous rencontrés ?

A.B : les défis ont été nombreux. Car il fallait réunir tout cela au sein d’une seule plateforme et répondre aux attentes du consortium élargi au plus grand nombre pour garantir une information riche et variée via des articles déjà publiés ou à venir en fonction des sollicitations. Outre les médias associés, il y a les partenaires techniques. Et tous ayant œuvré à sa construction comme Druid AI (chatbot), XWiki (plateforme) Mistral (modèle du langage), news aktuell, Mediaconnect, Détroit (logo, identité visuelle, architecture du média)… (**) sont bien sûr européens. Et avec eux, on a dû résoudre de multiples questions d’ordre sémantique, graphique et visuel, de positionnement, et d’audit en temps réel des questions posées par les internautes.

Sans compter les challenges techniques et technologiques (SIO) pour que le chatbot soit réactif et opérationnel en plusieurs langues, et que la consultation et la navigation soient aussi fluides que possible grâce à un format et une ergonomie attrayants. De même, on a renforcé la proximité avec les internautes qui peuvent laisser leur avis sur l’information délivrée et les sources qui l’accompagnent systématiquement. 

 

The Goodd : ChatEurope a été lancé le 1er juin 2025. Quel est le premier bilan ? Quelle amélioration avez-vous apporté à cette plateforme ?

A.B : alors qu’il n’y a pas eu de campagne de communication, le référencement naturel de ChatEurope s’opère grâce à un gros travail sur le SIA, et sa fréquentation mensuelle est en constante progression. Avec 68 000 clics et 4 millions d’impression, l’Italie est en pool position car l’ANSA, son agence presse, en a fait la promotion.

C’est pour nous un outil très précieux, car c’est un moyen de prendre en direct le pouls des préoccupations des Européens à travers leurs questions. On a lancé un live et chaque trimestre, on communique sur le Top 3 des questions les plus posées en Europe. Ainsi en juin/juillet/août 25, l’IA et la régulation européenne, la guerre en Ukraine et les actualités régionales étaient sur le podium. Cela nous permet aussi de suivre l’évolution des mots clés comme la vaccination en Europe, et d’identifier des articles à produire par les agences presse pour répondre à des questions générales ou spécifiques encore mal renseignées. Enfin, effet boule de neige, ChatEurope nous a incité à réfléchir à un format à venir pour les jeunes Européens.

 

The Goodd : comment les médias européens peuvent-ils regagner la confiance du public face à la prolifération des fake news ?

A.B : en ne lâchant rien. Ce qui passe par l’inventivité, l’exigence et l’utilisation vertueuse des technologies et des ressources existantes. Ainsi dans notre projet, notre chatbot est essentiel. Il crée de la proximité. Sa simplicité d’utilisation et sa position au centre du média le rendent interactif, incontournable voire ludique. A travers son utilisation, les Européens constatent qu’il n’y a pas une vérité mais des faits. Car à chacune de leur question sur le chatbot, ils reçoivent l’article et les sources qui ont permis sa rédaction. Il démontre aussi que L’Europe via l’alliance de plusieurs de ses pays œuvre pour le bien et montre son efficacité terrain très concrète. Qu’elle n’est ni technocratique ni éloignée de ses citoyens. Qu’elle est une force vive face à la désinformation.  

 

The Goodd : quelle est votre vision de l’évolution future de l’information en Europe ?

A.B : les réseaux sociaux et les influenceurs participent à la vulgarisation de l’information, mais c’est souvent réducteur car trop instantané. Toutefois, face à ce pluralisme mainstream et inévitable, nous restons optimistes pour les médias plus conventionnels et qui ont opéré leur transformation pour innover face aux nouvelles habitudes. Car nous sommes persuadés que les citoyens veulent reprendre la main sur leurs connaissances et leur esprit critique.

Au fil des mois, on a constaté qu’ils ont envie et besoin de s’informer, de lire, de comprendre, de critiquer. Il faut donc les aider à ne pas être dépassés par cette accélération inhérente aux flux technologiques. A se réancrer dans le présent en leur offrant à lire un journalisme factuel, non automatisé, sourcé et qui s’oppose aux opinions. Pour cela, il faut rester innovants et exigeants. Ne pas ménager ses efforts.