#Innovation

La mode peut-elle nous donner envie de garder nos vêtements ?

La mode peut-elle nous donner envie de garder nos vêtements ?

Et si l’innovation consistait à rendre désirable ce qui est déjà dans nos placards ? Réparation créative, vêtements évolutifs, récits de pièces aimées : des acteurs explorent une mode qui nourrit l’attachement. Une piste prometteuse, à condition que garder plus longtemps permette aussi d’acheter moins.

Par Eric Espinosa

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Il y a ce pull qu’on ne jette pas. Il bouloche, son coude fatigue, mais on l’enfile encore. Il tombe bien. Il rappelle quelqu’un. Difficile d’expliquer pourquoi lui plutôt qu’un autre. Pourtant, cette préférence ordinaire pose une question embarrassante à l’industrie : comment fabriquer l’envie de garder ?

La mode sait susciter le désir. Son modèle dominant organise surtout son renouvellement. Une silhouette chasse la précédente, une collection promet un nouveau départ. Acheter permet de se raconter autrement, d’appartenir à un groupe ou de s’en distinguer. Le vêtement habille un corps, mais aussi une position sociale, une humeur, une version de soi.

Peut-on déplacer ce désir vers les pièces que nous possédons déjà ?

La marque britannique TOAST tente une réponse par la réparation. Son service gratuit accompagne les vêtements des clients ; sa collection Renewed transforme des pièces abîmées de son stock grâce à des interventions créatives. Une couture visible, un patch, une broderie deviennent des détails singuliers. L’accroc offre une occasion de changer le vêtement sans le remplacer.

À Paris, Virginie Beernaert, fondatrice de Bobo Patch, propose elle aussi des réparations discrètes ou assumées, jusqu’aux reprises à motifs. Son objectif affiché tient en une ambition simple : que la personne aime son vêtement réparé. Il faut parfois ce regard extérieur pour retrouver une pièce qu’on avait cessé de voir.

L’innovation devient alors culturelle. La réparation cesse d’être seulement une opération de sauvetage. Elle peut produire du style, du plaisir, voire de la fierté.

Nudie Jeans répare gratuitement ses jeans dans ses Repair Shops, quels que soient leur date et leur lieu d’achat. Patagonia, avec Worn Wear, associe réparation et histoires de vêtements vécus. Deux façons de prolonger la relation après le passage en caisse : par le service et par les souvenirs.


Bobo Patch, la réparation devient un détail de style : une manière de prolonger la vie d’un vêtement et de retrouver le plaisir de le porter. Crédit visuel : Bobo Patch.

 

Les sciences humaines invitent cependant à la prudence. L’attachement ne se commande pas comme une campagne publicitaire. Une étude, publiée dans Ressource and recycling sur les récits de longévité des objets souligne cette limite : les entreprises ne peuvent pas fabriquer à elles seules la durabilité émotionnelle. Elles peuvent en favoriser les conditions. Le reste appartient à la vie des gens.

Encore faut-il que le vêtement continue à convenir. Le corps change, les usages aussi. Petit Pli travaille cette question dès la conception : ses vêtements plissés pour enfants se déploient avec la croissance, certains couvrant jusqu’à sept tailles selon la marque. Garder devient une possibilité technique, avant même d’être une bonne intention.

L’enjeu environnemental est réel. WRAP estime que prolonger de neuf mois la durée d’usage des vêtements peut réduire jusqu’à 20 % leurs empreintes carbone, eau et déchets. Ce résultat ne constitue pas une garantie pour chaque pièce. Et conserver un pull au fond d’une armoire tout en achetant autant ne suffit pas : il faut prolonger son usage et éviter des achats neufs.

Reste une contradiction économique. Une marque peut-elle prospérer en ralentissant le remplacement de ses produits ? Les services et la fidélité ouvrent des pistes ; ils peuvent aussi ramener le client en boutique pour acheter davantage. Il faudra regarder les volumes vendus autant que les réparations réalisées.

Le consommateur, lui, ne dispose pas toujours du temps, de l’argent ou d’un atelier accessible. Faire durer doit devenir facile et abordable. Le citoyen peut attendre des marques et des pouvoirs publics qu’ils rendent ce choix praticable.

Un autre imaginaire apparaît peut-être ici : une garde-robe qui se transforme avec nous, dont les traces deviennent désirables. La mode conserverait son pouvoir de création. Elle apprendrait à nous surprendre avec ce que nous avons déjà.