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Quand la science prône la rébellion pour éviter l’extinction !

Par Benjamin Adler

Société
Innovation
Créativité

Les scientifiques montent au créneau en descendant dans la rue. Devant l’incapacité à lutter efficacement contre le réchauffement climatique, ceux qui en savent plus que les autres ont décidé de se mettre en première ligne. Ce n’est pas anodin et Goodd a voulu savoir pourquoi la désobéissance civile est devenue leur haut-parleur.

Si science sans conscience n’est que ruine de l’âme, science sans révolte écologique ne serait-elle que ruine de notre planète ? La crise du covid a démontré qu’une écoute pragmatique et rationnelle des recommandations scientifiques par les autorités publiques pouvait déboucher en un temps record sur l’installation d’un état d’urgence ultra contraignant. Pour des raisons qui dépassent la raison, cette logique ne s’applique pas au climat. Alors forcément, à un moment les béchers débordent et derrière la fumée de la rancœur s’évapore la patience. Nait alors la colère. Celle assumée par des milliers de scientifiques internationaux du collectif Scientist Rebellion est inédite. 

L’initiative est historique sur le fond plus que sur la forme puisqu’il est question ici de désobéissance civile. Carrément ! Elle est surtout symptomatique d’un ras-le-bol compréhensible de la communauté scientifique qui rabâche les mêmes constats rapport après rapport, étude après étude. 

Pour comprendre ce qui se trame derrière Scientist Rebellion, Goodd a conversé avec Milan Bouchet-Valat, chercheur français en sociologie et co-initiateur de l’appel des 1000 scientifiques à la désobéissance civile et de Scientifiques en rébellion.

 

Goodd : depuis quand existe Scientist Rebellion, comment fonctionne le collectif et quelle est sa finalité ?

Milan Bouchet-Valat : en France, Scientist Rebellion a été lancé en février 2020 suite à un appel à la désobéissance civile face à l’urgence écologique signé par 1000 scientifiques à la une du journal Le Monde. Ce collectif coordonne maintenant ses actions avec des scientifiques de nombreux pays dans le cadre de Scientist Rebellion. Nous voulons montrer que nous prenons au sérieux les alertes lancées par les scientifiques depuis des décennies : la situation est trop grave pour se contenter de rapports et de tribunes, et notre devoir est maintenant de nous mobiliser directement pour forcer les gouvernements et les grandes entreprises à agir. Nous avons une dizaine de groupes locaux dans les grandes villes de France, et Scientist Rebellion est présent dans plus de vingt pays.

 

Goodd : Se trompe-t-on si nous disons que Scientist Rebellion dans sa structure comme sa mission, constitue une première du genre ?

MBV : non ! L’engagement politique des scientifiques n’est pas nouveau, on le trouve dès l’affaire Dreyfus, et plus récemment contre les armes nucléaires, contre la guerre du Vietnam aux États-Unis ou la guerre d’Algérie en France. Mais c’est la première fois qu’autant de scientifiques prennent personnellement des risques juridiques pour participer à des actions de désobéissance civile, qui plus est à une échelle internationale. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est aussi qu’ils et elles ne se mobilisent pas seulement à titre individuel, mais pour faire entendre les résultats qui font consensus dans l’ensemble de la communauté scientifique, qui est extrêmement inquiète de la situation et semble globalement favorable à ces actions. Des appels à la désobéissance civile ont récemment été publiés dans des revues scientifiques reconnues.


« Les scientifiques ne peuvent pas rester sagement dans leurs laboratoires face à la catastrophe en cours »

 

     Milan Bouchet-Valat / © Akwa / XR France

 

 

Goodd : peut-on parler de combat concernant votre action et si oui quels sont vos moyens d’action ?

MBV : oui, c’est un combat non violent, mais qui expose les scientifiques mobilisés à une répression implacable. Parmi les actions que nous avons menées : s’introduire sur le tarmac d’un aéroportinterrompre une prise de parole de Totaloccuper le ministère des Transports allemand ou le fonds d’investissement BlackRock, manifester devant le siège de Dassault Aviation… Lors des actions en Allemagne cet automne, 16 scientifiques ont été emprisonnés pendant près d’une semaine juste pour s’être collés à une voiture de luxe dans un showroom. J’ai moi-même subi 24 heures de garde à vue avec deux collègues pour avoir brandi un portrait d’Emmanuel Macron dérobé dans une mairie. On aimerait que l’État soit aussi déterminé quand il s’attaque aux pollueurs !

 

Goodd : En prenant ce nom, vous prenez le pari (assumé peut-on penser) d’une connotation très militante. Par volonté d’interpeller sur l’urgence ?  Parce que vous êtes très en colère ? 

MBV : le terme « rébellion » fait référence au mouvement Extinction Rebellion, lancé au Royaume-Uni un peu plus d’un an avant Scientifiques en rébellion, déjà avec le soutien d’une centaine d’universitaires. Il souligne que les scientifiques ne peuvent pas rester sagement dans leurs laboratoires face à la catastrophe en cours. Ne pas se mobiliser alors que nous sommes encore plus conscients du problème que le reste de la population, ce serait d’une certaine manière se rendre complices de la catastrophe.

 

Goodd : avez-vous le sentiment concernant le dérèglement climatique que les scientifiques font finalement pipi dans un Stradivarius vu l’incapacité des États et des grandes entreprises à répondre réellement à l’urgence climatique? Si oui, avez-vous une explication ?

MBV : si l’on considère l’avertissement à l’humanité lancé en 1992 par 1700 scientifiques et les nombreux rapports du GIEC publiés depuis, on ne peut qu’être frappé par l’écart entre l’ancienneté de la connaissance des problèmes et la faiblesse des décisions politiques prises. L’explication est malheureusement bien documentée par les historiens : les compagnies pétrolières ont dépensé des sommes considérables pour faire croire qu’il existait un doute parmi les scientifiques concernant la réalité du dérèglement climatique. Et même une fois cette réalité reconnue, les différents lobbies ont tout fait pour ralentir la prise des mesures nécessaires. C’est tout un système qu’il faut revoir, cela demande une forte détermination que les dirigeants politiques n’ont pas, parce qu’ils baignent dans une idéologie où la croissance économique prime sur tout le reste et raisonnent à court terme.


« Revoir profondément nos modes de vie et mobiliser l’ensemble de la société pour relever le défi »


Goodd : Si vous aviez la possibilité de ne partager qu’un seul constat scientifique sur le climat avant de partir attendre l’effondrement dans un bunker survivaliste, ça serait lequel ?

MBV : les émissions de gaz à effet de serre mondiales n’ont jamais été aussi élevées qu’en 2022. Pourtant, le dernier rapport du GIEC montre qu’elles doivent diminuer de 43% d’ici 2030 si nous voulons limiter le réchauffement à +1,5 °C. C’est pourquoi plus de mille scientifiques ont signé récemment une tribune appelant les dirigeants politiques à reconnaître que l’objectif de +1,5 °C est désormais hors de portée du fait de leur inaction. Nous devons immédiatement mettre en place des politiques ambitieuses pour espérer limiter le réchauffement à +2 °C. Chaque dixième de degré compte pour limiter l’ampleur du désastre à venir !

 

Goodd : enfin, est-ce aussi le rôle des scientifiques de se projeter dans les nouveaux imaginaires en étant capables au-delà du constat anxiogène d’apporter des projections un brin enthousiasmantes ?

MBV : il n’est pas forcément facile d’apporter un message d’optimisme étant donné la gravité des constats. Mais il faut se garder des discours fatalistes, qui favorisent l’inaction. Les solutions à la crise écologique existent déjà, pour peu que nous soyons prêts à revoir profondément nos modes de vie et à mobiliser l’ensemble de la société pour relever le défi. Avec la crise énergétique actuelle, il est encore plus évident que nous passer des énergies fossiles nous permettra de vivre mieux.


Benjamin Adler

Visuel Une : © ANV / Cop 21 Toulouse

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