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Made in France : « Nous voyageons sur des montagnes russes »

Par Frederic Therin

Société
Innovation
Créativité

Créé en 2015, Chamberlan s’est donné comme défi de chausser toutes les femmes en proposant un service de “sur mesure” et de personnalisation avec des produits intégralement fabriqués en Dordogne et respectueux de l’environnement. Sept ans après sa création, la marque connaît des ascenseurs émotionnels mais ses deux créateurs, Sophie Engster et Franck Le Franc, continuent de croire, dur comme fer, dans leur pari de relancer une chaussure et une filière 100% hexagonale. Et soyons honnête, c’est un tour de force…

goodd : Comment vous est venue cette idée de lancer Chamberlan ?

Sophie Engster : A la sortie de la crèche… Et je suis sérieuse. Après dix années passées chez LVMH au service marketing de Givenchy et Dior, j’ai rencontré Franck qui attendait aussi son bébé à la sortie de la crèche. Je portais des hauts talons car je sortais du bureau et il m’a demandé comment il pouvait être possible qu’il n’existe pas de telles chaussures confortables et qu’il faudrait trouver une solution à ce problème. Sa remarque m’a trotté dans la tête car j’avais toujours voulu créer mon entreprise mais je n’avais jamais eu une idée géniale pour me lancer. J’ai ensuite guetté Franck à la sortie de la crèche pour lui demander si on ne pouvait travailler ensemble. Nous nous sommes donnés 4 mois pour étudier le marché et monter un business plan. Son passé de banquier privé et mon expérience dans le luxe étaient très complémentaires. Nous nous sommes finalement lancés en janvier 2015.

 

goodd : Sur quel créneau ?

S.E : Nous voulions faire des chaussures sur-mesure fabriquées en France avec des matières premières françaises. A l’époque, les produits de ce type coutaient entre 2000 et 4000 euros la paire et le délai d’attente pour les obtenir oscillait entre 1 et 3 ans… Avec l’aide de l’IFPEN, nous avons mis au point une application pour permettre à nos clientes de prendre la mesure en 3D de leurs pieds sur leur smartphone. Nous avons parallèlement appelé la quinzaine d’ateliers en France qui nous semblaient être en mesure de fabriquer de telles chaussures et malheureusement, aucun atelier n’a souhaité nous accompagner dans notre projet qui leur semblait beaucoup trop complexe. Nous avons alors réalisé que nous allions devoir fonder notre propre atelier. Nous avons sillonné toute la France pour trouver l’endroit idéal et nous avons finalement décidé de nous installer en Dordogne car les autorités locales et les personnes sur place étaient très accueillantes. Le plus difficile a été de recruter des personnes capables de fabriquer nos modèles. Les gens expérimentés n’avaient en effet pas travaillé depuis 20 ans car toutes les entreprises du coin avaient fermé. Nous avons malgré tout recruté 6 salariés mais même après 7 ans d’expérience, nous avons toujours du mal à trouver un bon monteur. Et encore, nous ne pouvons pas nous plaindre car nous avons eu la chance de collaborer avec un bottier renommé – rencontré par hasard dans la rue ! – qui nous a grandement aidé pour former nos artisans à l’atelier.

 

goodd : Il y a quelques mois, une société vous a proposé d’assembler dans votre atelier des composants fabriqués en Chine afin de pouvoir accoler l’étiquette « Made in France » sur ses modèles. Pourquoi avez-vous été choquée par cette offre ?

S.E : 86.000 artisans travaillaient dans la chaussure en France. Il n’en reste plus que à 3600 aujourd’hui. Les entreprises ont commencé à délocaliser pour gagner quelques euros en plus. Mais la perte de savoir, la vente aux enchères et l’exportation dans des pays à bas coûts des machines lorsque les ateliers faisaient faillite ainsi que les prix de plus en plus bas des chaussures dans les boutiques font qu’aujourd’hui 87% des paires vendues dans le monde sont fabriquées en Asie. La main d’œuvre représente la moitié de notre prix de vente. Les clients doivent prendre conscience qu’ils encouragent le versement de salaires de misère dans les pays à bas coût lorsqu’ils achètent 20 euros des chaussures. Moi, rien que mes semelles me coûtent 10 euros la paire. 

 

« Le fait de ne pas transporter pendant des milliers de kilomètres des chaussures pour les amener vers les clients finaux est bon pour l’environnement »


 Les deux fondateurs : Sophie Engster et « l’inconnu » Franck Le Franc

goodd : Beaucoup de marques et de fabricants profitent du made in France pour répondre à une tendance de société. Que faut-il faire pour éviter ce type d’abus ?

S.E : Il faut tout d’abord bien contrôler si un produit est réellement fabriqué dans notre pays. Lors d’un salon mettant à l’honneur le « made in France », j’ai découvert que le stand à côté du nôtre proposait des tee-shirts venant de Thaïlande, mais ils étaient labellisés « Faits en France » car un petit nœud avait été cousu dans l’hexagone. C’est aberrant. Le label Origine France Garantie permet d’éviter ce genre d’abus, mais il ne me semble pas normal que ceux qui font l’effort de réellement fabriquer en France doivent de surcroit payer pour prouver leur honnêteté. Ce coût de ce label – qui est relativement élevé – ne devrait pas être à la charge des entreprises.

 

goodd : Comment faites-vous chez Chamberlan pour concilier engagement environnemental et production artisanale ?

S.E : Nous ne fabriquons que des modèles qui nous ont été commandés. Cela nous évite tous les stocks et les invendus qui sont la plaie de l’industrie de la mode. Toutes nos matières premières viennent également de France ou d’Espagne, d’Italie et du Portugal quand ces pièces ne sont plus produites dans notre pays. Le fait de ne pas transporter pendant des milliers de kilomètres des chaussures pour les amener vers les clients finaux est bon pour l’environnement.

 

goodd : Pourquoi le savoir-faire Français est-il malmené ?

S.E : Hormis la question des coûts se pose le problème de la formation. Il y a trois écoles spécialisées dans la chaussure en France mais elles forment toutes des designers et pas des artisans. Un pays ne peut pas uniquement abriter des bacs +5 mais aussi des gens habiles de leurs mains.

 

goodd : Quels conseils donneriez-vous pour encourager la « réintroduction » du savoir-faire français ?

S.E : L’Etat pourrait réduire les impôts des entreprises artisanales basées en France ou augmenter la taxe carbone des sociétés qui importent des articles fabriqués à l’autre bout du monde. Il faut cesser d’acheter des produits qui viennent de pays dans lesquels aucune norme sociale ou environnementale n’est respectée. Il faut aussi revoir notre société de consommation pour encourager l’acheter moins mais mieux. Les pouvoirs publics devraient enfin montrer l’exemple. Un fabricant de chaussures a ainsi fait faillite après que l’armée qui lui achetait la plupart de ses modèles l’ait lâché pour un concurrent étranger afin d’économiser quelques euros.

 

goodd : Votre histoire ressemble à un véritable parcours du combattant…

S.E : Nous voyageons constamment sur des montagnes russes. Entre les gilets jaunes et le Covid, nous avons franchi les obstacles les uns après les autres. Le chemin est long, mais passionnant. Si j’ai des regrets par rapport à ma vie d’avant ? Non, l’entreprenariat est pour moi la meilleure des écoles et j’apprends encore tous les jours énormément.

 

Frédéric Therin

 

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